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Médiateurs artistiques

Médiateurs artistiques

«  Nous devons réaliser en nous le changement que nous recherchons dans le monde. » Mohandas Karamchand Gandhi. (1869-1945), Dirigeant politique et spirituel de l’Inde.


" Il faut voir l’art comme une nécessité, non un luxe. Il faut de même voir l’art thérapie comme une urgence, non un accessoire. Et il y a des liens entre l’un et l’autre. Des attaches toujours à construire plus solides. Je dois beaucoup à ma rencontre avec l’art et avec la thérapie. Je dois davantage à l’union de l’un et de l’autre.

J’avais jusqu’à lors perçu l’artiste comme celui qui, maîtrisant son art, rend sublime notre monde. Je l’idéalisais lui qui tendait des ponts entre rêve et réalité. Je l’enviais. Mais dans le même temps, je savais qu’il lui manquait comme une dimension à son activité. Certes, il était inspiré, mais n’inspirait pas toujours.

Aujourd’hui, j’ai appris qu’être un art-thérapeute, c’est aussi savoir faire et savoir faire faire ce trajet entre l’imaginaire et le réel. J’ai compris que pour devenir thérapeute, l’apprenant doit au préalable accomplir un travail d’élaboration et de compréhension de sa propre créativité. De manière incessante et jamais définitive. Il doit à l’issue apprendre à le révéler à autrui. De la même façon et à l’infini. Pour autant, il n’a nul besoin d’afficher des talents artistiques. Ainsi, plutôt qu’être inspiré comme l’artiste, il lui revient d’inspirer quelque chose à l’autre…

Oui, maintenant je sais ce que signifie être art-thérapeute. Etre un art-thérapeute, c’est être un compagnon de route.
Les mots le disent d’ailleurs. « Thérapeute » renvoie au terme grec « thérapon » qui veut dire « écuyer, celui qui chemine au côté du chevalier, porte ses armes et s’occupe de son cheval ». Compagnon est composé de la préposition « cum, avec » et de « panis, pain », soit « qui mange son pain avec ». Notons de plus que « pain » en anglais se traduit par « peine, douleur ».

L’art-thérapeute est donc quelqu’un qui marche, qui avance encore, qui progresse toujours. Il est aussi celui qui seconde l’autre, qui auprès de lui fait son travail, qui prend sa part du fardeau en quelque sorte. Il est enfin celui qui partage quelque chose avec quelqu’un. Et c’est ce quelque chose qui compte, parce que c’est ce « quelque chose qui pose problème à l’autre », sinon l’art-thérapeute ne serait pas présent et n’aurait nul besoin d’être à son service. Seulement pour l’assister à se débarrasser de ce quelque chose, encore faut-il l’identifier et y accéder. Telle est donc la mission de l’art-thérapeute : être là pour accompagner une souffrance en utilisant l’art pour l’exprimer. De l’inspirer par conséquent, voire de l’aspirer !

Ainsi, pour faciliter la communication du mal-être, et à terme sa résolution, l’art-thérapeute a à sa disposition divers outils. Il doit également disposer d’un vécu ayant lui-même pratiqué et maîtrisé le processus créatif. Ce n’est que fort des supports artistiques et de son expérience qu’il fera du « pain » anglais qui tourmente le « pain » français qui nourrit.

C’est en cela que l’art-thérapeute ajoute une corde à l’arc de l’artiste, une couleur à sa palette, une note à sa symphonie. En se mettant à l’écoute de l’objet créé, du langage du corps et de l’émotion esthétique, il devient cet être hybride, artiste et thérapeute. Pas l’un, pas qu’un seul, mais les deux à la fois. Ce n’est que grâce à cette double compétence qu’il peut tendre des ponts entre le conscient et l’inconscient. Entre ce qui est et ce qui apparaît. Entre ce qui est montré et ce qui est caché. Entre ce qui est dit et ce qui est à dire.
Or, sans aisance dans la navigation entre ressenti et éprouvé, entre connu et inconnu, il ne pourrait exercer son rôle de passeur. Sans travail sur lui et sur l’autre, il serait incapable d’aider son passager à traverser le fleuve.

Et si le gué est difficile à franchir, le courant parfois rapide, l’autre rive si éloignée, c’est que ce lieu de passage où intervient l’art-thérapeute est un puissant et large espace de transformation et de renaissance. Impossible qu’il soit autrement. Cette zone de fortes turbulences plonge dans les abysses de l’être, aux tréfonds de l’individu. Mais ces couches intimes sont aussi porteuses de sens, sens qu’il importe de faire remonter. Mais attention ! Il ne s’agit en aucun cas de « faire du beau » avec les laideurs des épreuves de nos existences, ni de l’art pour de l’art, mais de réaliser que l’art-thérapie trace des « domaines de liberté salutaire », des « îlots d’expression libre », souvent vierges et immaculés. Dès lors, objet non encore identifié, venu de très loin pour communiquer avec nous, le désespoir peut s’exposer sans honte, le mal-être s’exprimer sans interdit, et prenant forme, il se libère.

Voilà comment et pourquoi l’art-thérapeute a la fonction de révéler ce qu’on ne peut comprendre de l’angoisse invisible des autres. En suivant ce qu’il a compris de lui-même, en respectant un protocole, il va chercher à le faire émerger dans sa complexité inquiétante. Dès sa mise en évidence, reste la question de savoir quoi en faire et surtout quoi en dire, cette fois avec des mots. Raison supplémentaire de se former à l’art-thérapie, véritablement mouvement créateur de vie. "

Thierry LEFEBVRE

 


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