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Ayant récemment assisté à une représentation au théâtre MARIGNY de "La vie devant soi", pièce adaptée du roman de Romain Gary-Emile Ajar, spectacle remarquable au demeurant (Molière 2008 de la meilleure comédienne = Myriam Boyer, Molière 2008 de la meilleure adaptation = Xavier Jaillard et Molière 2008 de la meilleure mise en scène = Didier Long), je me suis amusé à repenser [repasser] cette oeuvre superbe aux thèmes mutiples et foisonnants au crible des formations que nous vous proposons, tout particulièrement : Rappelons le synopsis : c'est l'attachement affectif d'un petit garçon arabe pour une très vieille femme juive... Momo se débat contre les six étages que Madame Rosa ne peut plus monter et contre la vie parce que « ça ne pardonne pas » et parce qu'il n'est « pas nécessaire d'avoir des raisons pour avoir peur ». Le petit garçon l'aidera à se cacher dans son « trou juif », elle n'ira pas mourir à l'hôpital et pourra ainsi bénéficier du droit sacré « des peuples à disposer d'eux-mêmes » qui n'est pas respecté par l'Ordre des médecins. Il lui tiendra compagnie jusqu'à ce qu'elle meure et même au-delà de la mort... Ainsi, "La vie devant soi" n'est pas seulement un roman sur la vie, comme l'indique le titre, mais aussi sur l'amour et sur la mort. La mort comme partie de la vie. Selon les lois humaines, chacun est libre de décider de sa vie, et si la mort en fait partie, chacun devrait aussi pouvoir en décider. La nature nous laisse vieillir et quand nous avons assez vécu, il est naturel que nous souhaitions mourir. Dans La Vie devant soi se tissent une histoire d'amour, celle vécue entre Momo et Madame Rosa, et un apprentissage de la vie, celui de Momo à travers les rues de Belleville. Il se retrouve souvent livré à lui-même dans le quartier, et il n'est encore qu'un enfant, du moins par son âge. Il est fait mention de nombreux personnages, notamment les rencontres de Momo, qui à première vue n'ont rien de spécial, mais qui au fond nous surprennent et sont tous plus pittoresques et émouvants les uns que les autres. Ce roman ne provoque pas seulement des émotions, il fait aussi réfléchir sur de nombreux points, notamment sur la condition des jeunes livrés à eux-mêmes, sur le passage de l'enfance à l'adolescence. 3 thèmes majeurs y sont abordés. APPRENTISSAGE DE LA VIE La rencontre de Momo avec Madame Rosa a lieu lorsqu'il a trois ans et commence à pouvoir se souvenir. Momo découvre l’importance du souvenir lorsqu’il passe du « je » au « on » d’une loi générale. Il découvre aussi la souffrance qui peut l’accompagner. Car lorsqu’on cesse d’ignorer, c’est qu’on entre dans le temps et qu’on ne peut plus revenir en arrière. Vers l'âge de sept ans, Momo découvre que madame Rosa reçoit une pension pour le garder : il se rend compte alors qu’il n’est peut-être pas aimé et se sent seul. Madame Rosa tente de le consoler plus tard en démentant ne s’occuper de lui que pour l’argent, mais Momo voit à travers cette pension une autre réalité que celle de l’amour. Il voit un monde régi par toutes sortes de transactions, de contrats ou de trafics. Puis arrive le moment où Momo découvre qu’il est arabe. Pour lui, le moyen d’apprendre qu’on est arabe c’est de se faire insulter. On peut en déduire que l’école a été, par l’insulte, le lieu de cette nouvelle révélation. Momo découvre alors le racisme. Mais pour atténuer l’humiliation il utilise l’humour : « Rue Bisson, il y a beaucoup d’autres juifs, Arabes et Noirs et ça continue comme ça jusqu’à la Goutte d’Or et après c’est le quartier français qui commence. » Mais être assigné à une race fait entrer Momo dans un questionnement sur son identité. Momo découvre aussi qu’il est orphelin. Après cette double révélation, Momo attend désespérément sa mère. Un enfant lui dit que chaque fois qu’il avait mal au ventre sa mère venait. Momo multiplie alors sans succès les stratagèmes pour faire venir sa mère : -souffrir de crampes d’estomac et de convulsions -chier partout dans l’appartement -chaparder dans les magasins. Il essaie par ces moyens de se faire remarquer, car il se sent abandonné. Il ressent un manque important d’amour. Il est privé de l’image de sa mère. Cela l’ampute d’une partie de sa propre histoire. Momo, qui ne va plus à l'école, est un enfant des rues. Tout ce qu’il apprend sur ses origines et sur ce qui le concerne, il l’apprend dans les rues de Belleville ou dans les cafés en discutant avec Monsieur Hamil. Et tout ce qu’il apprend n’est pas forcément vrai, il y a souvent des confusions. A travers son histoire, qu'il raconte avec ses mots à lui, on suit Momo dans son apprentissage de la vie et de l'amour. L'AMOUR Dès le début de l’histoire, Momo ne se sent pas aimé. Il n’a ni père ni mère. Il n'a personne qui l’aime. Il y a Madame Rosa, mais il apprend qu’elle reçoit une pension. Il croit alors qu’il ne lui est permis de rester chez madame Rosa que si celle-ci est payée. Mais plus tard il apprendra que l’amour de madame Rosa est réel. Ce qui marque le début de sa quête d'amour est la question posée à Monsieur Hamil "Monsieur Hamil, est-ce qu'on peut vivre sans amour?" Momo vole un chien dans un chenil pour combler son manque d’affection. Il va alors reporter tout son amour sur cet animal car c’est la seule chose qu’il a au monde et qu’il peut aimer. Il se sent aussi aimé par ce chien et il prend de la valeur à ses propres yeux, il représente quelque chose pour quelqu’un et n’est pas totalement ignoré. Il va même vendre son chien par amour, parce qu'il veut qu'il ait une meilleure vie. Momo se voit lui-même dans le chien. Il veut aussi avoir une vie meilleure et partir de chez madame Rosa. Il vend le chien à une dame riche, et jette l'argent qu'il reçoit dans une bouche d’égout . Il a demandé de l’argent seulement pour être sûr que la dame avait les moyens d’entretenir le chien. Il jette l’argent car rien ne peut remplacer le chien, l'argent ne suffit pas pour le consoler. Après le chien, pour combler son manque d’amour Momo va créer un personnage avec un vieux parapluie : il va l’habiller, lui donner un nom , Arthur. Il ne va presque jamais quitter ce parapluie, il va dormir avec et s'en servir pour amuser les gens dans la rue. Cet objet est un moyen pour attirer l'attention et se sentir moins seul. Lorsque le père de Momo vient réclamer son fils chez Madame Rosa, celle-ci lui ment et dit qu’elle s’est trompée d’enfant : c’est-à-dire qu’elle a élevé Momo en juif et non en musulman. En fait, elle ne s’est pas trompée: elle veut seulement garder Momo auprès d’elle, car elle tient beaucoup à lui. On apprend aussi que Momo a quatorze ans et non dix. C’est aussi Madame Rosa qui a organisé ce mensonge car elle voulait garder Momo plus longtemps auprès d’elle. Cela prouve que l’amour de Madame Rosa envers Momo est très grand. Avec la dégradation physique de Madame Rosa, les rôles s’inversent : c'est au tour de Momo de s’occuper d’elle et de la protéger, notamment par rapport à ce qui l’angoisse le plus, l’hospitalisation. Momo ment à son tour à propos de madame Rosa. Il prétend que la famille de Madame Rosa va venir la chercher et l’emmener en Israël. Le mensonge est suscité par amour. Momo ne veut pas laisser partir Madame Rosa car il veut rester auprès d’elle. Romain Gary propose en réponse aux problèmes sociaux, comme aux angoisses existentielles, la solution de l’amour. Le livre s’ouvre sur l’affirmation que seul l’amour donne du sens à la vie. On peut remarquer qu'à ce « oui » équivaut un « non ». Monsieur Hamil prouve lui-même par la constance de son souvenir que l’amour structure sa vie. Puis Momo va décoder ce message. Lorsqu’il retrouve Monsieur Hamil vers la fin il lui pose à nouveau la même question : "est-ce qu'on peut vivre sans quelqu'un à aimer? " L’accent mis sur le sujet aimant souligne la souffrance du deuil chez Momo. Monsieur Hamil se montre incapable de répondre mais le message reste le même : la survie misérable d’un vieillard qui se contente d’aimer seulement le Coran et Les misérables de Victor Hugo, mais dont le visage s’illumine lorsque Momo lui rappelle sa jeunesse prouve que seul l’amour dynamise sa vie. LA MORT La vie devant soi est une histoire sur la vie, du point de vue de Momo, mais c'est aussi un livre sur la mort et la vieillesse, dans la perspective de Madame Rosa. C'est Momo qui a la vie devant lui, Madame Rosa l'a derrière elle. Elle a la mort devant elle. Elle vieillit au fil du roman et devient de plus en plus malade. Nous voyons aussi vieillir Monsieur Hamil. Au début il est vif et éveillé, il parle avec Momo de toutes ses expériences de la vie. Il lui raconte l'histoire de son grand amour. Il se souvient encore du nom de celle qu'il a aimée et il lui a promis qu'il « n'oublierait pas. Les années passaient, il n'oubliait pas ». Mais à la fin, lorsqu'il est devenu très vieux et aveugle, il ne s'en souvient plus. Il raconte de nouveau à Momo, qu'il a « aimé quelqu'un quand il était jeune ». Il a oublié le nom, une conséquence de la vieillesse. Momo voit vieillir ces deux personnes si importantes pour lui. Il voit le temps passer, « celui qui va lentement et qui n'est pas français » . Il voit dans le visage de Monsieur Hamil que celui-ci « se fait voler chaque jour un peu plus » et il trouve que « le temps c'est du côté des voleurs qu'il faut chercher ». C'est une image de la vieillesse triste et effrayante et c'est la façon qu'a l'auteur de nous dire que la vieillesse lui fait peur. La vie va son train et ce sont les lois de la nature qui décident que nous allons tous devenir vieux et mourir un jour. Momo parle beaucoup de ces lois. Il trouve que c'est injuste, il est désolé pour Madame Rosa qui doit souffrir autant et qui est bloquée dans son appartement parce qu'elle n'a plus la force de pouvoir descendre les escaliers du sixième étage. Momo nous donne son opinion sur les lois de la nature par rapport à la souffrance de Madame Rosa, la seule personne au monde qu’il ait jamais aimée. Il y a aussi des lois qu'ont inventées les hommes, par exemple que « l'euthanasie est sévèrement punie », comme le dit le docteur Katz. Madame Rosa en est très consciente et elle raconte à Momo qu'à l' hôpital, « ils vont [la] faire vivre de force » parce qu' « ils ont des lois pour ça » . Les lois humaines vont en ce cas contre la nature, qui veut qu'une personne meure lorsque c'est l'heure, lorsqu'elle n'a plus de conscience ni la force de respirer par elle-même. Parfois même la nature ne laisse pas mourir une personne qui se considère prête. Madame Rosa ne veut plus vivre et Momo, qui l'aime, ne veut pas la voir souffrir. Il veut l'aider à mourir, mais il ne peut pas. Lorsque Madame Rosa « n'a pas toute sa tête » Momo lui amène un cracheur de feu, Monsieur Waloumba, qui lui fait un spectacle pour la réveiller. Il dit qu'il lui fait « un traitement de choc car le docteur Katz dit que beaucoup de personnes sont améliorées par ce traitement à l'hôpital où on leur allume brusquement l'électricité dans ce but ». Romain Gary se moque des électrochocs, qui sont utilisés dans les hôpitaux pour empêcher des personnes de mourir.
Momo, qui ne sait pas très bien employer toutes les expressions qu'il a apprises, dit qu'« il n'est pas possible de se faire avorter à l'hôpital ». Il mélange les expressions et par avorter il veut dire aider à mourir. Lui et l'auteur, « ne comprendront jamais pourquoi l'avortement, c'est seulement autorisé pour les jeunes et pas pour les vieux ». L’avortement, c'est-à-dire l'euthanasie, n'est pas autorisé pour les jeunes non plus, mais il doit faire allusion aux suicides. Les jeunes sont capables de se faire avorter eux-mêmes, de se suicider, alors que les vieux qui veulent mourir ne sont plus capables de rien et sont livrés aux autres, souvent aux médecins. Il faut dire ici, pour souligner les opinions de l'auteur, que Romain Gary lui-même s'est suicidé. Momo fait tout pour aider Madame Rosa et finalement il prend les choses en mains et l'emmène dans son "trou juif", dans la cave de l'immeuble, où il reste à côté d'elle jusqu'à ce que la mort survienne. Ils sont séparés par la mort, mais Momo lui montre son amour jusqu'au bout, en ne la quittant pas. (Source : Wikipedia) Thierry LEFEBVRE |