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Article d'AniKo Marton, formatrice en Musicothérapie, paru dans la Revue française de Psychiatrie et de Psychologie Médicale de Décembre 2006. Tome X. N°101.
Résumé : Nous proposons une réflexion par rapport à la co-thérapie. Nous estimons, que dans le cadre de la musicothérapie, la co-thérapie ne contribue pas de façon positive à l'évolution du patient La musicothérapie et la co-thérapie mettent à l'épreuve, toutes deux, de façon exacerbée, la capacité de co-pensée du thérapeute et de son patient. L'état de régression du patient en musicothérapie est une dimen¬sion à prendre en considération par rapport à d'autres formes de thérapie. Je suis musicothérapeute. Néanmoins, je ne pratique pas de co-thérapie. Cela ne m'empêche pas de réfléchir à ma pratique, à ma réticence voire mon refus, d'introduire un co-thérapeute dans nos séances de musicothérapie. Je m'interroge, car, je travaille en équipe et j'aime cette façon concertée de travailler. Souvent, je pratique des consultations et entretiens ensemble, avec d'autres collègues. Je participe aux séances de psycho¬drame, avec plusieurs autres thérapeutes. Les participants sont bien des co-thérapeutes, dans ces prises en charges. J'aime ce travail. Néanmoins je constate également, que trouver un collègue avec qui s'accorder (rythme de la pensée, rythme de parole, circulation de cette parole de l'un à l'autre), ne va pas de soi. Ou bien, au contraire, ça va de soi avec certains, et ça n'ira jamais avec d'autres. Malgré la satisfaction que le travail de concert peut procurer, je peux comprendre la réflexion de Haley quand il évoque, de façon plutôt péjorative, la situation de co-thérapie; « La co-thérapie peut rendre la situation plus difficile à changer. Un seul thérapeute peut appliquer une thérapie avec plus de succès que deux thérapeutes ensemble, et cela sera évidemment plus économique. On pratique des co-thérapies habituellement pour le bénéfice des thérapeutes pas très sûrs d'eux-mêmes, et non pas dans l'intérêt du client. » (Haley, 1979). En effet, nous sommes amenés à nous intéresser aux processus psychiques activés par les dispositifs tels que le cadre. Néanmoins, d'emblée, avant même de voir ce qui se passe du côté des patients, il y a à voir de notre côté. Car c'est en fonction de notre position théorique, de nos affinités - souvent sélectives et électives-, de nos éprouvés intellectuels et corporels mêmes, que nous proposons tel ou tel cadre, que nous proposons une thérapie aux patients, en y introduisant un co-thérapeute. Du côté du thérapeute, la co-thérapie pose la problématique de la co-pensée.
À choisir entre les notions d'empathie, d'identification ou de co-pensée, j'opte pour cette dernière. Le concept de la co-pensée me semble, en effet, plus adéquat et moins ambigu que les deux autres (RFP 2004). La dénomination même de la (co)-pensée témoigne de notre position défensive par rap¬port aux processus mis en oeuvre. En effet, dans une situation de co-pensée, on ne pense pas vraiment. Cette situation de coordination à deux- (ou pire, à plusieurs...), m'amène à évoquer ce qui se passe dans une relation amoureuse. L'intensité de cette relation, du moins dans sa phase initiale, relève souvent d'un domaine peu abordé, notamment celui de la transmission de la pensée (Bayle,.I998). Jung parle de ce domaine en tant que « [...]. Les ténèbres où réside l'élément démoniaque une atmosphère d'illusion qui donne constamment lieu à des malentendus et à des méprises, ou qui, au contraire, engendre, une harmonie tout à fait ahurissante, le dernier cas étant encore plus inquiétant que le premier» (Carotenuto, 1980, 1981). Sabina Spielrein, en parlant de sa relation avec Jung, cite un exemple relatif à la musique, ce qui, à notre avis, n'est pas le hasard. « Nos âmes furent longtemps très proches; par exemple, nous n'avions jamais parlé, le Dr. Jung et moi, de Wagner, or j'arrive un jour chez lui et parle de ce qui différencie Wagner des musiciens qui l'ont précédé. Le Dr Jung avait les yeux mouillés de larmes:. «Je vais vous montrer, dit-il, que j'étais en train d'écrire la même chose». Puis il se mit à me parler de Freud qui parfois l'émouvait jusqu'aux larmes lorsque vous pensiez et sentiez exacte¬ment la même chose». Il s'agit d'un extrait d'une lettre de Spielrein, écrite à Freud (Ibid). Une situation quasi « modélisée» de la co-pensée à l'oeuvre, mais encore plus éminemment corporelle, c'est ce qui se passe entre un chef d'orchestre et l'orchestre.
En effet, les discussions sont à la mode, quant au rôle des phéromones dans l'attirance dite «amoureuse», la réduisant de ce fait à une attirance sexuelle, voire génitale, conséquence directe d'une simple affaire d'odeur Mais pour ce qui est de l'orchestre, l'existence d'une partition écrite n'est pas discutable. Malgré cela, on sait fort bien, que la même oeuvre, avec la même partition, et éventuellement avec le même orchestre, peut prendre corps de façon tout à fait différente, d'un chef d'orchestre à l'autre. Il ne s'agit pas d'effet d'illusion, de l'éprouvé subjectif sous l'influence d'une représentation; les enregistrements en témoignent et objectivent le phénomène. Cette relation - de travail -entre l'orchestre et son chef est, en quelque sorte, le prototype même de ce qui peut se passer entre deux co-thérapeutes. Esa-Pekka Salonen, chef d'orchestre finlandais, évoque cet aspect de son travail, dans une interview donnée. « [...] je ne travaille pas avec des pupitres, mais je communie avec des personnes. À tel point, que je vais finir par croire à la télépathie. Lors des concerts, il m'arrive de penser à des changements d'inflexions sur le vif. Et l'orchestre s'exécute sans le moindre signe de ma part » (E-P Salonen, 2005).
Un autre chef d'orchestre, Charles Munch dit: « [...] le chef doit être là pour inspirer ses musiciens et leur insuffler toutes les émotions que la musique fait naître en lui. Il a pour cela deux moyens à sa disposition: le geste et le regard. Souvent, l'expression des yeux est plus importante que la main ou la baguette» (Liébert 1954).
Nous constatons qu'une communication non-verbale coexiste - et elle prend éventuellement le dessus - dans un dispositif bien codifié, tel que la co-thérapie (situation de co-pensée entre deux ou plusieurs thérapeutes) ou encore dans une représentation musicale à exécuter à partir d'une partition objectivable.
Le thérapeute qui, selon le titre, a un chien, est Freud. Il est le fondateur même du talkingcure (cure de parole), celui de la psychanalyse. Il est à la source du dispositif divan/fauteuil. Ce dispositif exclue une situation de miroir entre l'analysant et l'analyste; il élude la face à face; il exclut la possibilité du contrôle mil à l'oeil, celle de l'imitation unilatérale ou réciproque. On sait que Freud, pendant une période de sa vie, a reçu les patients, ses analysants, en présence de sa chienne,Yofi. Avait-elle la fonction de co-thérapeute ?Quel pouvait être l'intérêt de Freud de se faire seconder lors de ses séances par Yofi ? Martin Freud écrit : «Yofi était la chienne favorite de père, elle ne le quittait jamais, même quand il prenait des patients. À ces moments-là, elle se couchait sans bouger près du bureau, celui qui était couvert de statuettes antiques grecques et égyptiennes, pendant que père se concentrait sur le traitement de ses patients. Mon père affirmait toujours, et il nous fallait bien accepter sa parole puisque nous n'assistâmes jamais à une séance de traitement analytique, qu'il n'avait pas besoin de regarder sa montre pour savoir à quel moment se terminait l'heure qu'il consacrait à chaque patient: quand Yofi se levait en bâillant, il savait que la séance était terminée. La chienne n'était jamais en retard, mais père admettait qu'elle pouvait se tromper d'une minute, aux dépens des patients» (Martin Freud, 1958, 1975). Les remarques de Martin Freud évoquent plusieurs aspects de ce dispositif. D'une part, on note que la présence de l'animal ponctue la séance, elle a une fonction de temporalité, celle du rythme, de point d'orgue. Nous ne pouvons pas nous empêcher de penser à ce propos à toute la problématique freudienne par rapport à la musique, à la musicalité (Lecourt. 1992). Cette fonction de métronome est complétée de façon hautement affective, si on tient compte du bâillement du chien (contre-transfert du co-thérapeute?). Quant au nom "Yofi" nos recherches via la lecture de biographes de Freud, ne nous ont pas permis de nous éclairer à ce sujet. Néanmoins, des recherches étymologiques (via Google) spécifient qu'il s'agit d'un nom hébraïque qui signifie «la grâce, la beauté». Outre la charge hautement affective du nom (sous réserve de l'exactitude, car nous ne pratiquons pas cette langue), on ne peut pas écarter un rapprochement avec l'un des aspects des problématiques personnelles de Freud, notamment sa relation ambivalente avec ses origines.
Nous pensons que la présence de Yofi, de par sa fonction de co-pensée, de la communication de pensée à pensée entre l'homme Freud et l'animal Yofi, sa chienne pouvait relever d'une fonction de distanciation nécessaire pour Freud. L'empathie, la télépathie, la parapsychologie et sa relation avec l'animalité sont restés tout au long de son oeuvre, les concepts vis-à-vis desquels Freud a manifesté une très grande ambivalence, en changeant d'avis souvent (Widlôcher, 1996). Par rapport à un travail d'intense empathie tel que le travail analytique l'exige de l'analyste, sans doute c'était un soulagement pour lui, d'établir cette relation de pensée à pensée avec sa chienne. Yofi pouvait en quelque sorte garantir la présence réelle d'un tiers liant une implication corporelle, un relais sensoriel, dans un dispositif qui les exclut en principe.
Du côté du patient, la présence de ce co-thérapeute, certes inhabituel, n'est peut-être pas perçue de la même façon. Ainsi H.D. décrit sa première consultation chez Freud: « Mais le pire ne s'était pas encore produit. D'un pas étouffé, une petite créature à l'aspect léonin s'avança vers moi, une sorte de lionne. Elle venait de sortir du sanctuaire secret, ou avait surgi de derrière ou de dessous le divan. Quoi qu'il en soit, elle continuait à marcher sur le tapis. À la fois timide et embarrassée, tout à fait décontenancée, je me penchai pour saluer cette créature. Mais le Professeur s'interposa: « Ne le touchez pas, elle mord, elle est très difficile avec les étrangers. » Étrangers ? L’âme qui franchit le seuil est-elle donc une étrangère pour celui qui en est le gardien ? Il semblait qu'il en fût ainsi. Pourtant, quoique je n'éprouve pas une affection particulière pour les chiens, je les aime bien, et de manière parfois inattendue, il arrive qu'ils s'attachent à moi. Si cela ne devait pas être le cas cette fois-ci, j'étais prête à en prendre le risque. Nullement intimidée, mais vraiment affligée par l'attitude quelque peu rébarbative du Professeur, non seulement je poursuivais mon geste vers l'animal, mais je m’accroupis sur le sol pour qu'il pût mieux me mordre si tel était son désir Yofi - c'était son nom - enfouit son nez dans ma main et blottit sa tête contre mon épaule, en un geste de délicate sympathie. (H.D., 1956, 1977)
On constate - le témoignage de la patiente à l'appui -, à quel point toute introduction d'un élément, autre que le thérapeute lui-même, à l'intérieur du dispositif thérapeutique, peut entraîner une exacerbation, ou violence même, une forme d'ascendance du thérapeute sur le patient. Dans ce cas, on peut considérer que H.D., dès son premier contact avec Freud, a été en quelque sorte précipitée à mettre à nu sa problématique. Certains aspects de sa problématique: rivalité, lutte pour l'amour, attitude par rapport à la séduction, être acceptée, etc. se sont précipitamment offerts au thérapeute, avant même que la patiente puisse les laisser venir, à son rythme, qu'elle puisse s'en saisir, les reconnaître, les apprivoiser, les habiter ou les dépasser. Autrement dit, sans que la patiente puisse se familiariser avec certains aspects de sa propre personne, les métaboliser à sa guise, et qu'elle puisse advenir à habiter sa propre personne, elle est mise à nue. Et c'est sans compter avec un autre aspect de cette modification du dispositif : Yofi est un être vivant, tout comme un co-thérapeute l'est. H.D. passe à l'acte: elle touche le chien. La collusion du rythme de l'identification de la problématique de la patiente par le thérapeute, et l'identification de sa propre problématique par la patiente est une véritable invite à l'acting out. Bien entendu, il ne s'agit nullement, de ma part, de critiquer le travail de Freud. Il s'agit tout simplement d'examiner ce dispositif et ses effets.
On sait que Freud était un précurseur, un génie véritable, cela ne se discute même pas. Aurait-il pressenti la vogue des animaux ? Nos amis les bêtes sont actuellement à la une de nos journaux. En effet, Le Monde, journal qui n'est pourtant pas spécialisé dans le milieu animal, ni dans celui de la thérapie a publié une double page à ce sujet (Le Monde, 2004). Il est suivi par le Figaro, dont le profil n'est pas non plus celui de «30 millions d'amis», ni celui d'une revue spécialisée dans les techniques thérapeutiques (Le Figaro, 2006). Nous n'avons pas recensé tous les articles parus à ce sujet, car ils semblent correspondre à une mode à la recherche d'une soi-disant nouveauté. De la même façon, on met la musique à toutes les sauces. Ayant travaillé par le passé en PMI (crèches et travail avec les assistantes mater¬nelles), dans un milieu à priori dépourvu de pathologie, j'ai eu l'occasion de constater l'attirance des enfants à l'égard des animaux. Néanmoins, l'apparition des animaux dans un cadre thérapeutique tel que la psychothérapie ou encore la musicothérapie, semble requérir un statut différent.
J'ai reçu Vanessa pour un bilan psychologique (test) à la demande de l'un de nos psychiatres. Ce travail n'a rien à voir avec ma qualification de musicothérapeute. Nous avons passé plusieurs heures ensemble, l'examen ayant eu lieu en plusieurs parties. Ce n'est qu'à la fin, de façon inattendue, que Vanessa m'annonce: «Je dis souvent à Leïla: tu as de la chance, tu ne sais pas ce que c'est une famille», À ma question, Vanessa précise que Lella est une chatte, son animal. Leïla serait la seule interlocutrice de cette fillette, à laquelle elle peut confier ses interrogations et inquiétudes au sujet de son père, quant à la relation du couple de ses parents, son questionnement quant à la famille. C'est en tout cas par ce subterfuge, que Vanessa passe une heure de plus que prévu, dans mon bureau. Elle prolonge ainsi une situation de test. Elle la transforme en une consulta¬tion thérapeutique véritable. En même temps, tout en parlant de Leïla en tant que seule interlocutrice, elle me parle à moi. Mais que signifie ce subterfuge, pourquoi faut-il que je sois affu¬blée de cette mini-tigresse (Leïla), pour que Vanessa puisse me raconter que son père regarde les femmes nues sur ordi¬nateur, qu'elle pense qu'il en est amoureux, qu'il ne cache pas ces images même quand Vanessa entre inopinément dans la pièce où se trouvent son père et l'ordinateurs? Alors que Vanessa ne peut plus contenir ses interrogations, et qu'elle me déverse ses angoisses les plus enfouies, j'ai la certitude, que malgré le peu de connaissance qu'elle a de moi, malgré les circonstances peu propices de nos rencontres (bilan psychologique, situation de test) elle m'honore de sa confiance. En même temps je ne peux pas ne pas m'interroger quant à la présence- sous forme d'évocation, donc virtuelle - de cette confidente, présentée comme unique et exclusive dépositaire des déboires de cette famille. Déboires, inquiétudes, et choses peut-être plus graves, dont la connaissance est maintenant partagée entre Leïla et moi, malgré moi et malgré la chatte, mais à l'initiative de la patiente.
Sydney âgé de 8 ans m'est envoyé pour une thérapie par l'un de nos psychiatres, qui a reçu la mère et l'enfant, ainsi que la petite soeur, à sa consultation. Les parents ont divorcé suite aux violences conjugales subies par la mère, au vu et au su des enfants. Le père est reparti dans son île, et ne donne de ses nouvelles que par des procédures judiciaires réitérées, dont les décisions incohérentes, majorées par la distance qui sépare les instances de l'un et de l'autre côté de l'Atlantique, déstabilisent régulièrement, de façon totalement imprévisible cette petite famille. Lors de notre premier entretien, Sydney, enfant métisse, aborde difficilement quoi que ce soit, relatif à ce père. Il décrète: « Il est méchant. je suis gentil.» Néanmoins, il apparaît clairement qu'en même temps, il est désireux de parler de cet homme, de le revoir, de comprendre ce qui a détruit la relation de ses parents, ce qui a amené le divorce dont il se sent coupable. Cette auto-interdiction, cette auto-censure de sa propre parole, cette sidération devant ce conflit, est, de toute évidence un conflit de loyauté : doit-il montrer sa loyauté à sa mère en dénigrant son père, ou peut-il s'autoriser à parler de cet homme, qu'il a, pour ainsi dire, dans la peau. « Je suis café au lait » dit-il, sans pouvoir exprimer autrement sa filiation. Je lui propose une musicothérapie par improvisation musicale, car, j'estime que l'expression langagière lui paraît, au premier abord, dangereuse. En effet, il ne peut dépasser le déni, le clivage (bon/méchant) quand je lui fais remarquer qu'il pense à son père; quand je lui fais savoir que je crois avoir compris, qu'il s'inquiète de ce que depuis un an il n'en a pas eu de nouvelles; ni lettre, ni coup de fil, ni visite. Il baisse la tête, détourne son regard, fait celui qui ne s'intéresse ni n'entend ce que je viens de dire. Puis, d'un seul coup son regard devient plein d'espoir et il annonce: «Je ne pense jamais, mais Gigi, lui il pense à papa. » Gigi est le cochon d'Inde qui est le quatrième membre de cette famille monoparentale. Sydney, qui accepte ma proposition de musicothérapie, demande ma permission d'y faire participer Gigi, la fois suivante. L'autorisation est accordée, à la stupéfaction de la mère, que nous rejoignons dans la salle d'attente. Je n'aurai jamais l'occasion de rencontrer Gigi. Pendant les deux années de musicothérapie, Sydney ne l'a jamais amené à ses séances. Néanmoins, pendant la première année, à chaque fois où la confiance et l'expression musicale ouvrent une pos¬sibilité de parole, Sydney a recours à Gigi, pour exprimer ses interrogations. Il les met dans la bouche de Gigi. Ainsi, j'apprends que Gigi s'appelle en réalité Gigi II, car Gigi I, plus grand de taille et plus âgé, se trouve à la campagne, chez les grands parents maternels. Sydney peut, en se référant à Gigi, aborder la problématique de la distance et de la séparation. La ressemblance/différence de taille et de couleur permet d'aborder la problématique du double et de la différentiation, de la filiation. Gigi II a peur de l'orage, tout comme Sydney qui est régulièrement submergé par ses peurs de chute, d'effondrement. Puis, la deuxième année, où Sidney arrive à parler de lui-même après chaque improvisation, je n'entends plus parler de Gigi qu'épisodiquement. Parfois, quand Sydney se sent particulièrement apaisé, il dit d'emblée, en me regardant dans les yeux: « Gigi va très bien. » Mais dans ces moments nous ne sommes plus dupes: nous savons très bien qu'il ne s'agit plus que d'un vieux code entre nous. Cet été Sydney est parti en vacances, en laissant Gigi II à Paris, avec sa mère, « pour que maman ne soit pas seule »- me dit-il. Puis, il y ajoute: « Pour Gigi, c'est important d'avoir ses habitudes ». Notamment, le Nutella, au petit déjeuner. Sydney assume, pour la première fois, ses vacances, sans emporter avec lui ce bout de chez soi que représentait Gigi II jusqu'alors, Ces deux exemples relatent deux situations d'apparence différentes. Vanessa n'est pas en musicothérapie, et pour le moment nous ne savons pas quel projet thérapeutique va être décidé pour elle. À ce jour, Sidney a terminé ses deux années de musicothérapie. Tous deux évoquent l'animal dès le premier contact Ce qui semble relier les deux exemples, c'est en quelque sorte une inscription immédiatement corporelle, sensorielle de la problématique. Vanessa parle immédiatement du corps des femmes vues, ou fantasmées par le père ou par elle-même. Ce qu'elle essaye de dire se situe à un niveau inintelligible, inexprimable pour cette fillette de 10 ans. Elle ne peut qu'évoquer l'écran: celui de l'ordinateur subrepticement perçu, les images fugaces qui la hantent. Intelligente, elle est en échec scolaire. C'est en tout cas le motif allégué de la consultation auprès de notre psychiatre. Le questionnaire pédagogique complété par l'école, fait part d'un problème de concentration. On peut supposer que l'écran est présent et s'interpose entre elle et le savoir à apprivoiser à l'école, également. À défaut de pare-excitation, c'est l'écran même qui s'empare de la fillette. Leïla pourrait tout simplement être considérée en tant que compagnon imaginaire, ou, puisqu'elle existe pour de vrai, en tant que Selfobjet (Marton, 2004). Nous avons l'impression, que pendant l'entretien décrit ci-dessus. Vanessa m'amène Leïla, comme pour atténuer le fait que pour la première fois elle parle de ces- choses à un humain doté de parole et de compréhension de cette parole, à savoir, moi. Imaginer que cette consultation a lieu avec Leïla -elle est présente dans et par la parole de Vanessa-, c'est également s'assurer, que cette thérapeute là, prénommée Leïla, peut ressentir ce qui est dit, peut assurer une relation de co-pensée, Sa façon de ressentir, dans son corps, dont témoigneront les tremblements quasi imperceptibles de ses vibrisses,, les mouvements ondulatoires de ses pupilles, ses battement de queue (on la prendra presque pour une chienne!), éventuellement un soubresaut soudain comme pour chasser les inquiétudes de sa petite maîtresse, comme elle chasse une mouche, cette façon donc de l'écouter est la garantie d'être comprise, car être ressentie. C'est en même temps l'espoir que tout ceci n'est pas si grave. Leïla ne peut ni confirmer ni infirmer les propos de Vanessa avec les mots. L'espoir que tout ceci peut ne pas exister, que Vanessa se trompe, que ses parents s'aiment encore, que son père est en fait un brave type fiable et responsable, cela peut encore exister. Leïla est introduite à cette consultation par la patiente. Vanessa pourrait lui retirer ce rôle quand elle le voudra. Elle pourrait également l'introduire de nouveau, à sa guise, et ce jusqu'à ce qu'elle n'en ait plus besoin.
Sydney est en musicothérapie, mais avant même que la thérapie et sa forme -par la musique- ne soient décidées, Sydney parie de Gigi II. D'apparence, c'est l'évocation de sa problématique avec son père, qui l'amène à me parler de Gigi. A l'examiner de près, c'est plus exactement une problématique encore plus profonde, son enveloppe, sa peau même, qui est à la source de cette évocation. Tout au long de la thérapie, sa couleur, par rapport à celle de son père et celle des poils de Gigi I et Gigi II, sont des questions récurrentes. La présence de l'animal dans le travail thérapeutique est un sujet que j'ai abordé dans l'une de mes publications précédente (Marton, 2004). On peut attribuer le rôle de Selfobjet à l'animal évoqué par l'enfant au cours de sa thérapie.
Quand nous posons l'indication de musicothérapie pour un patient nous estimons que c'est via la médiation de la musique, qu'il peut accéder à sa problématique et qu'il peut dans les meilleurs des cas, l'élaborer et la dépasser. Comme nous l'avons déjà évoqué dans nos publications relatives à l'indication de la musicothérapie, nous considérons, que l'objet musical, de par sa malléabilité, offre une possibilité de désignification que d'autres médiations n'offrent pas. Notamment, dans les situations décrites ci-dessus, l'imago parental (en l'occurrence celui du père), est complètement figé et par l'exacerbation de l'ambiance fami¬liale et par les projections de la mère sur le père, inculquées à l'enfant de façon réitérée (notamment, dans le cas de Sydney). Nous soulignons que nous ne discutons ni ne contestons la véracité éventuelle des méfaits réels pouvant avoir été commis par ces pères. Néanmoins, l'enfant pris dans un étau préétabli, n'a aucune possibilité dans sa vie de tous les jours,: d'avoir à expé¬rimenter, à se familiariserr à s'identifier ou à rejeter, à élaborer une image fusse-t-elle négative, par lui-même. L'état de sidération mentale que peuvent entraîner de telles contraintes, ne peuvent que rendre le fonctionnement psychique de l'enfant gravement perturbé. Nous avons développé l'idée à plusieurs reprises (cf. cas de Gaëtan, in Marton.2004), que de tels fonctionnements consécutifs aux traumatismes, lesquels traumatismes affectent de façon directe la corporéité même de l'enfant, nécessitent, selon nous, la mise en oeuvre d'un processus de désignification. En effet, le rôle que j'attribue à l'objet musical dans ces cas, «[..:] est une fonction de désymbolisation, désignification, décons¬tructionet de "décramponnement" » (Marton, 2005). Ce processus de désignification en cours par la musicothérapie, entraîne la régression du patient, de façon plus rapide que par les autres médiations. « La désignification, dans ce cas, devrait en effet passer par une zone de régression (zone du défaut fondamental).[.:.] Ce niveau est difficile à atteindre par des moyens de médiation relevant encore d'une signification inhérente (parole, dessins, pâte à modeler).» (Ibid,).
Marie-Rose écoute la musique, de semaine en semaine, de façon étrange. Elle a accepté ma proposition de musicothérapie par écoute musicale. Cette adolescente a vécu des choses difficiles. Le climat de violence est exacerbé à la maison; la soeur aînée a quitté le domicile pour tirer la sonnette d'alarme me dit-elle par téléphone. La violence que le père exerce sur la mère n'est pas seulement, une violence physique - coups-, elle est aussi d'un autre ordre. Précipitamment rentrées de vacances, les enfants et la mère trouvent le père au domicile conjugal, dans le lit conjugal, avec une jeune femme dévêtue. Marie-Rose est en état de choc, mais elle ne peut rien en dire. Contrairement à la soeur aînée, elle ne prend pas partie pour l'un ou l'autre parent. Elle est coincée, elle se fige dans ce «no man's land». Elle cesse de penser, de s'exprimer ses oreilles se bouchent (elle doit subir une tympanoplastie). Pendant ses séances, de musicothérapie, elle manifeste ce qui peut paraître une indifférence, une passivité. On ne peut pas le savoir. Elle prétend n'avoir rien à dire sur la musique, qui, semble ne lui rien évoquer. Conformément au concept ISO (Benenzon, I992), je lui présente des morceaux plutôt adagio, pensant qu'elle se trouve dans un, état dépressif. Finalement lassée de son inertie apparente, je l'interroge sur son intérêt réel pour la musicothérapie. Elle me dit alors, qu'en écoutant ces morceaux, de semaine en semaine. elle a vu les couleurs, des nuances, des mouvements. Une ambiance que la rendait « nostalgique» (sic). Notamment, elle évoque, émue, les couleurs de la voiture dont la famille disposait à l'époque. À l'époque, où ses parents formaient un couple uni, où ils sont partis avec enfants et bagages, sur les routes de la France. Aucun événement particulier n'est relaté ; ne sont évoqués que les couleurs, les mouvements, une ambiance.
Hermann fait le rapprochement entre perversion et musicalité. Selon lui, une certaine sensibilité, réceptivité musicale s'accompagne d'une excitabilité corrélée. Il cite même Ebbinghaus, pour effectuer la différence entre la prégnance moindre des sen¬sations telles que la perception de la couleur, celle de la forme. En effet, c'est une autre façon d'approcher la problématique des strates psychiques à l'oeuvre, par rapport à la musique. Même si nous ne pouvons partager son analyse qu'avec réserves, il est fort intéressant qu'il établit comme une hiérarchie de valeur, une hiérarchie de profondeurs psychiques atteintes en les met¬tant en corrélation avec le stimulus sensoriel, qu'il soit sonore, visuel, olfactif, etc (Hermann, 1997, 1999). Dans l'un de ses livres, Anny Duperey évoque la façon, dont son amnésie consécutive au décès de ses parents, a cédé. Alors qu'elle ne pouvait évo¬quer quelque souvenir que ce sort de son enfance, il lui est apparu un mouvement itinéraire exécuté par un chat. En suivant ces mouvements, les déplacements virtuels de l'animal, elle a retrouvé l'image de sa rue, de son ancienne maison, elle a retrouvé ses souvenirs, « Depuis mon départ de cette maison, à huit ans et demi, et la grande catastrophe familiale, la mort de mes parents, tous mes souvenirs "d'avant" s'étaient éteints. Une occultation salvatrice, sans doute, pour qui a à oublier, à survivre après un tel choc [...] puisque maintenant je le voulais, que je ne fuyais, plus, pourquoi donc ne pouvais-je retrouver aucune image, aucun visage? [...] Et soudain, ce matin-là, comme en un rêve éveillé, m'est apparue l'image d'un chat, au coin d'un porche, tout pelé, une tache sur l'oeil [...] ma vision du chat sur le pont étant très lointaine, juste une silhouette, elle me permettait de voir toute la rue [...] le fait de ne voir aucune personne, seulement les chats, donnait à ce décor un aspect irréel et un peu fantasmagorique - ces pièces vides, cette longue rue déserte - comme s'il m'avait été donné de visiter le vaisseau fantôme de mon -enfance» (Duperey, 1999). À l'encontre des couleurs et des mouvements surgis à l'écoute de l'adagio (Marie-Rose), des images retrouvées, suivant mentalement l'itinéraire des chats (Duperey), une couleur de peau assumée, à force d'évoquer celle de Gigi (Sydney), une vanne de parole ouverte en se confiant à Leïla (Vanessa), H.D. se retrouve nez à nez avec Yofi. Nous considérons que le patient se trouve, au cours de sa musicothérapie, du fait de la régression provoquée de façon accélérée, par l'objet musical, dans la zone du défaut fondamental (Balint, 1968, 1991).11 est dans un état de non-relation, seul avec lui-même. La communication (co-pensée) entre le patient et le thérapeute, se fait par la médiation de la musique. (On peut observer les variables, selon la technique utilisée: improvisation musicale, ou écoute musicale). L'interprétation langagière du thérapeute a peu de place dans cette phase. Lee patient peut arriver à expliquer lui-même, quand il y arrive (parallèlement à la sensation, ou alors après-coup), qu'il expérimente les zones désensorialité de façon clivée des unes des autres (Meltzer 1975, 1980). Il peut évoquer alors les modifications de la dimension spatiale et les ressentir par les changements de ses propres dimensions corporelles (Gaëtan, in Marton 2002). Il peut ressentir les variations de température ambiante (Ibid). Il peut avoir des réminiscences de couleurs (Marie-Rose) ou de mouvements (Duperey, 1999). L'apparition - réelle ou imaginaire - des animaux, dans ce contexte thérapeutique, témoigne de sa tentative de lier les processus intra-sensoriel et inter-sensoriel. L'émergence des ces êtres vivants, mais non-humains, peut être assimilée à un «esprit tiers psychanalytique» (Widlôcher, 1996). Elle témoigne de l'oscillation inter-sensorielle, au profit des sensorialités moins archaïques, telles que la vision et le mouvement. En effet, en même temps que ces animaux prennent corps, le plan visuel et celui de la kinesthésie prennent le dessus par rapport à l'ouïe/vibration. Il nous semble important de respecter que ce soit le patient qui puisse créer ou recréer, présenter ou retirer ces animaux ainsi invoqués, au cours de sa thérapie. Dans un contexte où la patient a été, d'emblée, comme enfermé dans l'étau d'une signification imposée, pré-établie (cf. notre réflexion quant à l'indication de la musicothérapie), il nous semble parti¬culièrement important de lui rendre sa liberté d'expérimentation, de création, de créativité. Or, nous estimons, que la présence d'un deuxième thérapeute, dans ce ménage à trois (patient thérapeute, objet-musical), ne peut que rendre le contexte encore plus compliqué. Selon nous, compte tenu de l'état de régression spécifique induite par la musicothérapie, à l'encontre d'autres médiations, un tel cadre ne peut être qu'inutilement parasité par l'introduction d'un co-thérapeute. En effet, nous pensons, que la relation de co-thérapie nécessite un état de co-pensée entre les - deux thérapeutes, également. Elle met à l'oeuvre un deuxième plan de relation infra-langagière, qui risque d'interférer de façon hasardeuse avec l'énergie psychique que nécessite le retour sou¬haité du patient à une communication conventionnelle (langage), via l'unification de toutes ses sensorialités ; l'accès à sa propre personne.
Aniko Marton Psychologue clinicienne. Muiscothérapeute. Hôpital Necker-Enfants Malades – service de pédopsychiatrie du Pr. B.Goise – 149, rue de Sèvres – 75015 PARIS RÉFÉRENCES BALINT M. (1968) Le défaut fondamental trad.franc., PBP (petite bibliothèque payot), 1991. BAYLE G. (1998) Identification, antinarcissisme et co-pensée. Revue de Psychothérapie Analytique de Groupe N°30, 17-22 BENENZON DR. R. (1992) Théorie de la musicothérapie Ed. Non-verbal-A.M.Bx. CAROTENUTO A. ET S. SPIELREIN,TROMBETTA C. (1980) Entre Freud et Jung pour le trfr.,Aubier Montaigne, 1981. DUPEREY Annie. Les chats de hasard, seuil, 1999. FREUD M. (1958) Freud, mon père pour la trfr., Denoël, 1975. HALEY J. (1976) Nouvelles stratégies en thérapie familiale Ed. Universitaires,J.-PDelarge, 1979 H.D. (1956) Visage de Freud pour la trfr., Éditions Denoël, 1977 HERMANN I. (1997) Perverzio és muzikalitds Adalékok a perverzio dinamikàjâhoz pour la tr. hongroise,Animula, 1999. LECOURTÉ. (1992) Freud et le sonore, le tic-tac du désir Paris, L'Harmattan. LIÉBERT G. (1954) L'art du chef d'orchestre pour la tr. fr., Hachette littérature, 1988. MARTONA.(SEPT2002) m.com maman/musique.com La Revue de Musicothérapie, XXII, 1,40-46. (AVR.2004) Chien assis Revue Française de Psychiatrie et de Psychologie Médicale, Tome VII. N°75,35-44. (JUIN 2005) De l'indication de la musicothérapie. La Revue de Musicothérapie, XXV, 2,4-36. MELTZER D. ET AL. (1975) Exploration dans le monde de l'autisme pour le trfr Payot, 1980. REVUE FRANÇAISE DE LA PSYCHANALYSE (JUILLET 2004) Numéro consacré à l'empathie,Tome. LXVIII, N°3. SALONEN E.-R (2005) Comme un poisson dans L.A. Tèlérama, N°2882-6 avril, 54-56. WIDLÖCHER D. (1996) Les nouvelles cartes de la psychanalyse Éditions Odile Jacob.
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